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Rencontre avec Mike Mills, réalisateur du très joli Beginners

Mike Mills

Mike Mills

Beginners est à la fois une comédie dramatique touchante et une comédie romantique pop et aérienne. Et c’est surtout l’histoire entre un fils et son père condamné par un cancer et ayant décidé de faire son coming-out au crépuscule de sa vie qui émeut le plus. Par petites touches, Mike Mills évoque avec pudeur sa relation avec son propre père mais parvient à émouvoir le spectateur avec des thèmes assez universels comme l’appréhension de la mort, le rapport parents-enfants, le fait d’apprendre à accepter les gens tels qu’ils sont. La partie comédie romantique est certes charmante mais a un aspect plus artificiel, plus fabriqué. Mais la construction intelligente du film qui entremêle passé et présent dans une grande fluidité et ses amusantes propositions artistiques font de Beginners un film indépendant original et profondément attachant.

Il n’y avait donc pas à hésiter longtemps quand j’ai eu la possibilité d’interviewer son réalisateur. Et Mike Mills a le don de vous mettre à l’aise : à peine assis dans la grande salle de réunion de chez MK2, il vous demande poliment s’il peut prendre en photo vos questions. Quand on voit la tête de mon cahier de notes, on peut être assez intrigué pour ne pas dire inquiet mais le réalisateur se contente de dire dans un sourire : « It’s messy but messy’s good ».

Fan-de-cinema : Beginners est votre second long-métrage après Thumbsuckers

Mike Mills : … J’ai aussi fait un documentaire entre les deux sur des Japonais accros aux anti-dépresseurs. Mais il n’a été diffusé que sur AFC (NDLR : chaine câblée américaine) et il est disponible sur i-tunes aux Etats-Unis.

F-d-C : Revenons sur Beginners. Qu’est ce que qui vous a poussé à raconter l’histoire de votre père ?

MM : Le coming-out de mon père a été l’une des choses les plus incroyables qu’il me soit arrivé. J’ai trouvé ça très courageux et très positif de sa part. Il a pris des risques par amour et pour assumer qui il était véritablement. Et cela a été quelque chose d’humainement très fort. J’aurais sans doute écrit une histoire là-dessus quoiqu’il arrive mais le fait que ça concerne mon père, ça m’a donné une perspective concrète et personnelle. Et quand il est décédé, j’ai voulu me souvenir de lui. Ma mère était déjà morte, j’étais orphelin, cela m’a semblé important.

F-d-C : Oliver, le personnage joué par Ewan McGregor, est à la fois très fier de son père mais également il se sent comme trahi. Il ne comprend pas au début pourquoi son père a fait semblant pendant tant d’années…

MM : C’est intéressant comme interprétation. C’est ce que j’aime au cinéma et c’est ce que j’essaie de faire, laisser au spectateur sa part intime afin qu’il voit ce qu’il veut dans le film. Je ne pense pas que le personnage principal vive le coming-out du père comme une trahison. Quoique, en y réfléchissant, on peut effectivement le voir comme une trahison du père vis-à-vis de lui même. Mais c’est plus complexe que cela : le père a essayé d’enfouir cette partie là de lui même. Mais il avait prévenu sa femme de son orientation sexuelle avant qu’ils ne se marient…

F-d-C : Et c’est d’ailleurs à ce moment là que le fils comprend et qu’il accepte totalement la décision de son père comme ainsi que le couple qu’a formé leurs parents….

MM : C’est exact et en même temps, c’est votre interprétation. Mais ce que je constate en interviews, c’est que chaque journaliste a ressenti le film différemment. Un film n’appartient plus à son réalisateur une fois qu’il est terminé.

F-d-C : Le projet a-t-il été difficile à financer ? C’est un film très personnel, …

MM : Effectivement, Beginners n’est pas le type de projet très facile à monter à Hollywood. Les studios n’adorent pas les films à la narration non-chronologique, les choses un peu décalées – comme un chien qui parle ou l’insertion de dessins sans parler de personnages vieux, homosexuels et malades ! (NDLR : le réalisateur de 80 jours, un film espagnol, avait fait la même remarque en présentant son film au Festival du cinéma espagnol de Nantes). Tous ces éléments ne sont effectivement pas très populaires donc pour répondre à la question, oui, ça été difficile. J’ai commencé à écrire le scénario en 2005, je n’ai commencé à tourner le film qu’à la fin de 2009 et il ne sort qu’aujourd’hui.

F-d-C : La réussite de Beginners est aussi d’arriver à faire d’un sujet intime une histoire assez universelle sur l’amour, la mort et la transmission…

MM : Je voulais vraiment toucher les gens sans forcément avoir la prétention de toucher à une certaine universalité. J’ai vraiment pensé au spectateur en faisant ce film, je ne voulais pas écrire une autobiographie – ma plus grande peur était de faire du film un hommage déprimant – mais utiliser des souvenirs personnels, des fragments de la personnalité de mon père afin de raconter une histoire originale. J’ai senti que c’est ce que mon père aurait voulu aussi. Il est né en 1924, il était en avance sur son temps, il était très moderne et il croyait dans le partage et la solidarité.

F-d-C : Et c’est vrai que le film, même s’il est parfois triste et nostalgique, a toujours un versant optimiste !

MM : Je pense que cela me vient justement de mon père, qu’il m’a laissé cet état d’esprit en héritage. C’est une partie de son énergie qui a nourri le scénario et qui s’est immiscé à l’écran. Même si sa mort en tant que tel n’a rien de positif, les dernières années de sa vie, quand il était malade, ont été bénéfiques : nous avons enrichi notre relation, il a fait de belles rencontres, il a toujours gardé le sens de l’humour même dans les périodes les plus sombres, il a toujours privilégié la vie, de profiter au maximum de chaque instant qui lui était donné. Il m’a beaucoup inspiré, je me suis senti très proche de lui quand j’ai écrit le scénario.

F-d-C : La narration est très fluide, entremêlant passé et présent. Cette idée de temporalité alternée était présente dès le départ ou bien c’est venu plus tard, pendant le tournage ou au montage ?

Mike MillsMM : Je l’ai écrit comme ça. Et ce n’est pas anodin. Le film est basé sur des souvenirs et, quand quelqu’un disparaît, notre cerveau fonctionne par petites touches, la mémoire nous revient de façon disparate, morcelée, confuse. On est envahis, submergés par des souvenirs sans qu’on puisse véritablement les organiser ou les classer chronologiquement. C’est dans cet état d’esprit que j’ai écrit et c’est pour ça que le film a pris cette forme. Mais, par contre, le tournage a été chronologique : j’ai d’abord tourné toutes les scènes avec le père et le fils dans l’ordre et ensuite la rencontre entre le fils et l’actrice française.

F-d-C : Vous avez contacté vos acteurs en leur écrivant des lettres expliquant le projet. Est-ce que vous aviez peur qu’ils refusent ?

MM : Evidemment. Et j’ai même été surpris qu’ils acceptent, pour être honnête. Je ne suis pas un réalisateur connu avec une longue carrière derrière moi, je n’avais pas de financement. Mon idée était d’avoir les acteurs que je voulais pour trouver l’argent après. Pour moi, c’est un miracle qu’ils soient dans le film. Ewan McGregor refuse beaucoup de scénarios, c’est un acteur de premier plan mais il s’est révélé être un homme véritablement charmant. Et en plus, Ewan et Christopher Plummer ont eu la gentillesse de faire ce film pour un salaire extrêmement modeste parce qu’ils ont aimé le projet et je ne les en remercierais jamais assez.

F-d-C : Le film se passe à Los Angeles mais l’état d’esprit du film est assez européen. Quelles sont vos influences ?

MM : Il y en a tant – et beaucoup de cinéastes français. Alain Resnais notamment avec Hiroshima, mon amour, La guerre est finie,… Ses films parlent de souvenirs, ils offrent différentes perspectives, ils restent en mémoire pendant longtemps, ils sont plus du domaine du roman que du film en réalité. J’aime aussi Tirez sur le pianiste de Truffaut et son humour décalé, j’aime l’ironie du désespoir. Comment ne pas citer Godard et Fellini – dont les films sont à la fois tellement personnels et universels, il prend son spectateur par la main en lui disant « viens avec moi, je vais te raconter une histoire ». Je pense aussi à un film hongrois d’Istvan Szabo, Love Film qui est aussi sur la mémoire et les souvenirs.

F-d-C : Comment vous est venu cet amour du cinéma ?

MM : J’ai commencé à voir beaucoup de films quand j’étais en école d’art. Il y avait souvent des nuits de cinéma, des rétrospectives,… Quand j’y réfléchis, je trouve le monde artistique d’ailleurs assez renfermé sur lui-même, élitiste. Alors que les films sont fait pour être montrés à un public nombreux, vous payez 14$ et vous allez voir un long métrage avec des inconnus dans une salle obscure, c’est un vrai moment de partage, c’est une expérience collective.

F-d-C : Vous partagez la vie d’une réalisatrice (Miranda July). Est-ce que cela influence votre travail ?

MM : On parle de nos projets bien sur mais on essaie de ne pas interférer dans le travail de l’autre, de ne pas parler que de ça pour que le travail n’empiète pas sur notre quotidien en permanence. Je l’ai rencontré quand j’avais 38 ans et elle en avait 30. Nous étions déjà des adultes accomplis, nous n’étions plus des gamins qui se cherchaient une identité. Cela aurait été sans doute différent si nous nous étions rencontrés plus jeunes.

F-d-C : Le personnage joué par Mélanie Laurent n’est d’ailleurs pas une facette de Miranda mais en réalité une autre part de vous-même.

MM : Quand quelqu’un crée une œuvre de fiction, il peut se refléter en partie dans tous les personnages qu’il invente. Et donc Anna n’est effectivement pas Miranda, je n’ai rien voulu montrer de notre couple dans le film. Mais bien sur inconsciemment ce que j’écris est aussi influencé par ma vie et donc par ce que j’ai pu vivre avec Miranda. Je me souviens, quand j’ai rencontré Miranda et que j’étais passionnément amoureux, je me suis rendu compte à quel point ce sentiment faisait remonter en vous des parts de vous-mêmes que vous ignoriez et que vous avez du mal à gérer.

F-d-C : Et on sent d’ailleurs une certaine appréhension de la part d’Oliver et d’Anna à s’engager dans cette histoire passionnelle…

MM : Oui c’est vrai. L’amour véritable, l’intimité profonde s’accompagnent aussi de choses plus dérangeantes, plus inconfortables et impliquent un laisser aller total qui peut être très effrayant. Et j’ai l’impression que cette peur de l’engagement qu’éprouvent mes deux personnages correspond bien à une réalité très générationnelle – je l’ai souvent observé autour de moi. Laisser quelqu’un entrer dans son cœur, sa tête, sa psyché, cela vous change profondément.

F-d-C : Il y a un autre personnage important dans ce film, c’est ce chien philosophe qui « parle ». Et cela parait parfaitement naturel et crédible.

MM : J’ai un chien et je lui parle beaucoup ! Et je joue souvent à imaginer ce qu’il pourrait me répondre. Ca me semble donc parfaitement logique, ça fait partie de ma vie et donc ca s’est retrouvé tout naturellement dans le scénario. Et si c’est resté dans le film au final, c’est parce que le chien en révèle finalement beaucoup sur Oliver. Les chiens ne parlent pas évidemment et donc Oliver lui fait dire ce qu’il n’ose pas se dire à lui-même, il utilise le chien comme un miroir ! Le chien est aussi l’héritage du père, une sorte de figure paternelle réincarnée. Il voit le fantôme de son père et il fait dire au chien ce que son père lui aurait sans doute dit.

F-d-C : Autre originalité du film, on y retrouve certains de vos dessins pour illustrer certains épisodes de la vie d’Oliver.

MM : J’aimais bien cette idée de mélanger les formes artistiques (NDLR : Mike Mills est aussi dessinateur de profession, il a notamment fait beaucoup de pochettes de disques). Et Ewan McGregor étant plutôt doué et talentueux, il y a dans le film un mélange de nos dessins. En fait, souvent, je commençais un dessin et il le complétait. Quand la caméra est en gros plan sur la main d’Oliver, c’est moi qui dessine. Quand c’est un plan large ou que la caméra descend du visage d’Oliver à sa main, c’est Ewan qui tient le crayon.

F-d-C : Après Beginners, quels sont vos projets ?

MM : J’ai déjà un scénario prêt, j’espère pouvoir monter le projet plus rapidement que Beginners. J’aime réaliser des films et Beginners a été un processus assez douloureux donc je croise les doigts pour que le suivant soit un peu plus facile à financer. Mais qui sait ? Ce n’est pas une industrie où l’on peut prévoir facilement ce qui va arriver. J’aimerais beaucoup tourner en Europe d’ailleurs, un film très international en plusieurs langues même.

Pour finir, je lui demande comment il se sent après ce marathon de promo. Voici sa réponse en dessin :

Dessin de Mike Mills

Dessin de Mike Mills

Et de me préciser qu’il préfère quand même largement les interviews en Europe qu’aux Etats Unis, ces press junkets où chaque journaliste n’a que 5 minutes dans un cadre ultra-formaté. Il s’étonnait aussi que les intervieweurs télés étaient beaucoup plus agressifs, ils cherchaient à tout prix la controverse ou le scoop – l’énergie étant très différente, presque négative.

Il était temps de prendre congé en lui souhaitant une bonne avant-première le soir même après 20 minutes d’interview en toute décontraction !

Propos recueillis par Emmanuel Pujol

avatar A propos de l'auteur : Emmanuel Pujol (218 Posts)

Fou de cinéma et fou tout court, Emmanuel écrit pour Fan-de-cinema.com, se fait filmer dans Après la Séance et mange, dort, vit cinéma 24 heures/24! De films en festivals, il ne rate rien de l'actu ciné pour vous faire partager ses coups de coeur et ses coups de gueule...


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