Articles Commentaires

Cine Blog » Interview » Ari Folman, l’interview complète

Ari Folman, l’interview complète

Ari FolmanAvec son film d’animation , genre très en vue dans la lignĂ©e du persepolis de l’annĂ©e passĂ©e, Ari Folman ne vise rien de moins qu’une palme d’or. Waltz with Bashir, qui relate sans concessions la tragĂ©die des massacres des camps de rĂ©fugiĂ©s palestiniens de Sabra et Chatila en 1982 au Liban ne pourra manquer d’interpeller. Dans la lignĂ©e d’Amos GitaĂŻ, Folman parle des travers de son pays sans langue de bois.

Quelles ont été vos sources d’inspirations pour ce film ?

Les bande-dessinées m’ont beaucoup inspiré. J’en ai lu énormément, notamment celle du dessinateur Maltais Joe Sacco sur la guerre de Bosnie (Bosnian War) et le conflit israelo-palestinien (Palestine). J’ai été aussi inspiré par des bandes-dessinées françaises comme Persépolis de Marjane Satrapi.

Le film s’inspire-t-il de votre propre expérience ?

Cette histoire est mon histoire personnelle. Le film retrace ce qui s’est passé en moi à partir du jour où j’ai réalisé que certaines parties de ma vie s’étaient complètement effacées de ma mémoire. Les quatre années pendant lesquelles j’ai travaillé sur Valse avec Bachir ont provoqué en moi un violent bouleversement psychologique. J’ai découvert des choses très dures dans mon passé et en même temps, pendant ces années-là, ma femme et moi avons eu trois enfants. Finalement, j’ai peut-être fait tout cela pour mes fils. Pour que, lorsqu’ils grandiront et verront le film, cela puisse les aider à faire les bons choix, c’est-à-dire de ne participer à aucune guerre.

Dans votre film, vous comparez le massacre de Sabra et Chatila avec les crimes nazis de la Seconde guerre mondiale. Pourquoi ?Mes deux parents ont été déportés à Auschwitz. Les Israéliens, surtout les enfants d’immigrés comme moi, ont l’holocauste dans le sang. Cela fait partie de notre ADN. Si vous êtes un artiste, cela influence forcément votre production artistique

Faire Valse avec Bachir était comme une thérapie pour vous ?

La quête de souvenirs traumatiques enfouis dans la mémoire est une forme de thérapie. Une thérapie qui a duré aussi longtemps que la production du film : 4 ans. Au cours de cette période, j’oscillais entre la dépression la plus noire, engendrée par les souvenirs retrouvés, et l’euphorie du projet de film, avec cette animation novatrice, qui avançait bien plus vite que prévu. Si j’étais vraiment passionné de psychothérapie, je penserais que faire ce film m’a transformé en profondeur. Mais je dirais plutôt que réaliser le film était la partie agréable, et la thérapie la partie douloureuse.

Est-ce que les personnages interviewés dans le film sont tous réels ?

Sept sur neuf. Pour certaines raisons, Boaz (mon ami qui faisait ce rêve avec les chiens) et Carmi (mon ami qui vit aux Pays-Bas) ne voulaient pas apparaître à l’écran sous leur véritable identité. Mais leurs témoignages sont réels.Connaissez-vous d’autres personnes ayant vécu cette expérience ?
Bien sûr. Je ne suis pas le seul. Je pense que des milliers d’ex-soldats israéliens ont enfoui leurs souvenirs très profondément. Ils pourraient vivre ainsi le reste de leur vie. Mais cela peut toujours exploser un jour, causant on ne peut savoir quels dommages. C’est exactement ce que l’on nomme la maladie du stress post-traumatique

Quelle était votre première intention ? Faire un documentaire ou un film d’animation ?
Cela a toujours été pour moi un documentaire d’animation. Comme j’avais déjà réalisé plusieurs documentaires auparavant, c’était très excitant de se lancer dans ce projet. J’avais eu une première expérience de l’animation dans ma série télé documentaire The material that love is made of. Chaque épisode s’ouvrait par 3 minutes d’animation, où des scientifiques évoquaient la « Science de l’Amour ». C’était de l’animation Flash de base, mais cela fonctionnait tellement bien que je n’avais aucun doute sur la possibilité d’étendre le procédé à un long métrage.

Ce projet était donc pensé à la base comme un documentaire d’animation ?

Oui. Valse avec Bachir a toujours été un documentaire d’animation. L’idée du film me travaillait depuis plusieurs années, mais le tourner en images « réelles » ne me convenait pas. Qu’est ce que cela aurait donné ? Un quarantenaire interviewé sur fond noir, racontant des histoires vieilles de 25 ans, sans aucune image d’archives pour illustrer son propos. Quel ennui ! Alors, l’animation m’est apparue comme la seule solution, avec sa part d’imaginaire. La guerre est tellement irréelle, et la mémoire tellement retorse, autant effectuer ce voyage dans la mémoire avec de très bons graphistes.

Comment a été créée l’animation du film ?

J’ai d’abord réalisé un film vidéo de Valse avec Bachir, tourné en studio puis monté comme un film de 90 minutes. Nous avons alors réalisé un story-board à partir du film, développé en 2300 dessins, que nous avons ensuite animés.

Le style de l’Â’animation a Ă©tĂ© crĂ©Ă© dans notre studio, le Bridgit Folman Film Gang par notre directeur dÂ’animation, Yoni Goodman. CÂ’est un mĂ©lange dÂ’animation Flash, dÂ’animation classique et de 3D. Il est important de souligner que le film nÂ’utilise pas le système du rotoscope, qui repeint lÂ’image par-dessus la vidĂ©o. Chaque dessin de mon film a Ă©tĂ© crĂ©Ă© de toutes pièces, grâce au talent de notre fantastique directeur artistique David Polonsky et de ses trois assistants.

Quel est votre sentiment aujourdÂ’hui sur cette guerre ?

J’ai réalisé Valse avec Bachir du point de vue d’un soldat quelconque, et la conclusion est que la guerre est si incroyablement inutile ! Ca n’a rien à voir avec les films américains. Rien de glamour ou de glorieux. Juste des hommes très jeunes, n’allant nulle part, tirant sur des inconnus, se faisant tirer dessus par inconnus, qui rentrent chez eux et tentent d’oublier. Parfois ils y arrivent. La plupart du temps, ils n’y arrivent pas.

Quelles réactions attendez-vous de la part du public israélien ?

Comme pour tous les films, je trouve quÂ’il est très difficile dÂ’anticiper la rĂ©action du public. Une chose est sĂ»re : ce nÂ’est pas un scoop pour les IsraĂ©liens que lÂ’invasion de Beyrouth ouest en septembre 1982 Ă©tait inutile et ne rapportait rien. Une Ă©norme tache noire sur notre Histoire. Je suis mĂŞme prĂŞt Ă  parier quÂ’Ariel Sharon, en ce moment dans le coma, aurait donnĂ© nÂ’importe quoi pour rĂ©Ă©crire lÂ’histoire et Ă©viter cette expĂ©dition insensĂ©e dont il fut lÂ’initiateur. Concernant donc cet aspect du film, je ne mÂ’attendrais Ă  aucun : « Comment ose-t-il dire que nous ne devrions pas avoir Ă©tĂ© lĂ  ? » … etc. La façon dont lÂ’armĂ©e est prĂ©sentĂ©e dans le film pourrait, en revanche, apparaĂ®tre plus gĂŞnante aux yeux du public israĂ©lien. On ne trouve aucune fascination, aucune gloire dans le film ;je dirais que tous les interviewĂ©s qui apparaissent sont de parfaits anti-hĂ©ros, Ă  lÂ’exception dÂ’un : le journaliste Ron Ben-Yishai. Mais une fois encore, ce nÂ’est pas un soldat.

On pourrait penser qu’à cet égard, le fait que le film soit dessiné pourrait aider les gens qui sont gênés par la façon dont l’armée, ou la guerre en général, sont présentées. Ils pourraient dire : « Ce ne sont que des dessins animés de toute façon ; Donald Duck était aussi un dessin animé n’est-ce pas ? »

ClassĂ© dans : Interview · Mots-ClĂ©s:

Contenus sponsorisés
loading...

Commentaires Clos.