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Marie Antoinette, en DVD le 7 Mars 2007

SYNOPSIS

 

Marie Antoinette en DVDAu sortir de l’adolescence, une jeune fille dĂ©couvre un monde hostile et codifiĂ©, un univers frivole oĂą chacun observe et juge l’autre sans amĂ©nitĂ©. MariĂ©e Ă  un homme maladroit qui la dĂ©laisse, elle est rapidement lassĂ©e par les devoirs de reprĂ©sentation qu’on lui impose. Elle s’Ă©vade dans l’ivresse de la fĂŞte et les plaisirs des sens pour rĂ©inventer un monde Ă  elle. Y a-t-il un prix Ă  payer Ă  chercher le bonheur que certains vous refusent ?

INTERVIEW DE SOFIA COPPOLA PAR ELEANOR COPPOLA

Eleanor : Tu m’as dis, au dĂ©part, que les premières images qui te venaient Ă  l’esprit quand on te parlait de Marie-Antoinette, c’Ă©tait plutĂ´t le cĂ´tĂ© costumes et perruques poudrĂ©es de l’Ă©poque. Qu’est ce qui, finalement t’as attirĂ©e et poussĂ©e Ă  t’intĂ©resser de manière approfondie Ă  ce personnage ?

Marie Antoinette en DVDSofia Coppola : C’est au cours d’un dĂ®ner que Dean Tavoularis, un ami, m’a parlĂ© pour la première fois de l’histoire de Marie-Antoinette. Il lisait la biographie Ă©crite par Stefan Zweig. Il m’a racontĂ© comment, Ă  14 ans, elle avait quittĂ© l’Autriche pour la France, et qu’elle n’Ă©tait encore qu’une adolescente quand elle est devenue reine. Il a commencĂ© Ă  me dĂ©crire son quotidien en dĂ©tails, sa relation particulière avec son mari. Il m’a brossĂ© un portrait d’elle, notamment sur un plan psychologique, qui Ă©tait bien diffĂ©rent des clichĂ©s que je m’Ă©tais faits. Pour moi, Marie-Antoinette restait, avant tout, le symbole d’un style de vie totalement dĂ©cadent. Je ne me rendais pas compte Ă  quel point ces gens, qui Ă©taient appelĂ©s Ă  gouverner un pays, n’Ă©taient en fait que des jeunes adolescents. Le quotidien au Château de Versailles, c’est donc aussi, pour ces adolescents, une forme d’apprentissage dans un environnement tendu et difficile. C’est cette position et la complexitĂ© du personnage de Marie-Antoinette qui m’ont intĂ©ressĂ©e.

Ensuite, j’ai entendu parler du livre d’Antonia Fraser. J’ai commencĂ© alors Ă  approfondir mes recherches en lisant des points de vue diffĂ©rents. Je me suis plongĂ©e plus prĂ©cisĂ©ment sur la vie de famille de Marie-Antoinette, ses relations ambiguĂ«s avec la France. Elle s’est retrouvĂ©e en terrain particulièrement hostile, Ă©trangère, en compĂ©tition avec une «belle-famille» qui ne l’apprĂ©ciait pas et n’approuvait pas lemariage, au milieu d’une cour très critique qui scrutait le moindre de ses gestes. C’est finalement un mĂ©lange d’Ă©lĂ©ments auxquels chacun peut s’identifier. Cette transition vers l’âge adulte est presque commune pour tous les adolescents, seul le cadre est ici particulièrement grandiose et «exotique».

En lisant le livre d’Antonia Fraser, j’ai eu l’impression d’une Marie-Antoinette confrontĂ©e aux mĂŞmes problèmes qu’une lycĂ©enne. Elle garde ainsi au dĂ©part quelques amis d’enfance gentils, calmes mais un peu conservateurs, puis elle rencontre enfin des nouvelles amies, plus drĂ´les, plus «fĂŞtardes», qui l’aident Ă  sortir de son cocon. J’ai essayĂ© de raconter cette partie de la vie de Marie-Antoinette. Je ne voulais pas faire de grande fresque historique. J’Ă©tais plus intĂ©ressĂ©e par la recherche du propre point de vue de la jeune fille. La majoritĂ© des versions de sa vie ne sont que celles de personnes extĂ©rieures, je me suis dit que plus j’en apprenais, plus je tenterai une approche d’un point de vue personnel.

Marie Antoinette en DVDEleanor : Tu as laissé au second plan le contexte politique et le rôle que Marie-Antoinette a pu y jouer.

Sofia Coppola : Le contexte politique est prĂ©sent, mĂŞme s’il est sous-jacent. La RĂ©volution est sur le point d’Ă©clater, mais beaucoup restent inconscients. Antonia Fraser dĂ©taille les figures politiques importantes de l’Ă©poque, comme les conseillers de Louis XVI. Mais Marie-Antoinette ne se sentait pas vraiment concernĂ©e par la politique. Elle ne se rendait pas compte de l’importance des Ă©vĂ©nements. La trame de l’Histoire lui a longtemps Ă©chappĂ©, par naĂŻvetĂ©. J’ai dĂ©cidĂ© de garder la mĂŞme ligne de conduite, de conserver cette sorte de bulle coupĂ©e du monde extĂ©rieur dans laquelle elle vivait. C’est une approche très intime et Ă  une Ă©chelle vraiment personnelle.

Eleanor : Est-ce que tu considères avoir fait ce film Ă  ta manière ? S’approprier un sujet aussi marquant de l’Histoire de France, n’est-ce pas courir le risque de mal l’interprĂ©ter ?

Sofia Coppola : Ma plus grande crainte, quand le tournage a dĂ©butĂ©, c’Ă©tait vraiment de rĂ©aliser une adaptation historique froide et sèche. Une sorte de film d’Ă©poque distant et sans vie, de simples tableaux mis bout Ă  bout. Je voulais absolument le faire Ă  ma façon, comme je le sentais. Dans LOST IN TRANSLATION, j’avais dĂ©jĂ  eu l’envie de transporter le spectateur dans Tokyo, pendant quelques heures, qu’il s’imprègne de cette atmosphère si particulière. J’ai renouvelĂ© cette tentative Ă  Versailles, au XVIIIème siècle, tout en y ajoutant un peu de mes propres idĂ©es. Ce n’est pas une leçon d’Histoire. C’est une interprĂ©tation documentĂ©e, mais portĂ©e par mon envie de traiter le sujet diffĂ©remment. J’ai, par exemple, essayĂ© d’insĂ©rer l’esprit nĂ©o-romantique de certains groupes pop des annĂ©es 80 comme Bow Wow Wow et Adam Ant. Leur vision du XVIIIème siècle est bien sĂ»r assez particulière, plus proche du cĂ´tĂ© dĂ©cadent et colorĂ©, entre dandysme et classicisme. C’est un point de vue purement ludique que je trouvais en adĂ©quation avec les personnages adolescents.

Je me souviens aussi d’un film que j’avais vu avec mon frère, Roman, LISZTOMANIA [de Ken Russell, 1975]. Il retraçait l’histoire de Franz Liszt, interprĂ©tĂ© par Roger Daltrey du groupe The Who. Le film Ă©tait en total dĂ©calage avec l’Ă©poque. Il dĂ©crivait Liszt comme une sorte de rock-star passant son temps Ă  dĂ©guster des sorbets, boire du Coca-Cola ou ĂŞtre poursuivi par les paparazzi. C’Ă©tait un film qui ne respectait ni les codes ni les règles. L’ensemble possĂ©dait ce cĂ´tĂ© dĂ©cadent et irrespectueux qui me convenait. J’ai recherchĂ© cette forme de libertĂ©.

Marie Antoinette en DVDEleanor : J’ai l’impression que chacun de tes films est marquĂ© par la prĂ©sence d’un personnage fĂ©minin central complètement isolĂ© et incompris du monde qui l’entoure. Que ce soit dans VIRGIN SUICIDES, Scarlett dans LOST IN TRANSLATION Ă  Tokyo, ou MARIE ANTOINETTE en France, les filles sont toutes perdues, en dĂ©calage ou en confrontation avec leur environnement.

Sofia Coppola : Oui. Marie-Antoinette est une Ă©trangère, Ă  la cour comme dans le pays. Son statut n’est pas si diffĂ©rent de celui d’une Ă©lève se retrouvant dans une nouvelle Ă©cole. Elle doit apprendre les règles, se frayer un chemin dans cet univers inconnu, surmonter son apprĂ©hension. Je n’ai pas eu les mĂŞmes rĂ©actions en me lançant dans la mise en scène. Je crois que je me suis tout de suite sentie familière. La situation Ă©tait un peu plus ambiguĂ«. J’Ă©tais Ă  la fois dĂ©butante mais je sentais aussi la prĂ©sence de certaines attaches. Je pouvais m’identifier Ă  un groupe, un modèle si j’en avais besoin. Ce personnage fĂ©minin que l’on retrouve dans chacun de mes films, ce n’est pas un leitmotiv dĂ©libĂ©rĂ© : je ne me rends compte des similitudes qu’Ă  la fin, au moment oĂą je cherche Ă  comprendre le sens de ce que j’ai fait. Ă€ moins d’une tentative inconsciente de retracer une partie de ma vie, ce thème n’est pas vraiment prĂ©mĂ©ditĂ©.

Pour revenir au film proprement dit, j’ai voulu me dĂ©marquer de l’image tronquĂ©e de Marie-Antoinette. J’ai tentĂ© de prĂ©senter son cĂ´tĂ© humain. Elle n’est ni parfaite, ni totalement innocente, ni aussi mauvaise qu’on a laissĂ© croire. Elle est juste tombĂ©e au mauvais endroit au mauvais moment et sans bon attachĂ© de presse ! Il y a en plus sa relation compliquĂ©e avec son mari. Louis XVI ne s’intĂ©ressait pas Ă  elle. C’est ce manque d’intimitĂ© qui l’a encouragĂ©e Ă  organiser des fĂŞtes ou faire du «shopping» avec ses amies. En cela, elle peut faire penser Ă  une femme de Beverly Hills dĂ©laissĂ©e par son Ă©poux. Il existe des facteurs bien prĂ©cis qui expliquent son attitude distante et frivole. Elle n’avait tout simplement aucune envie de passer son temps avec un mari qui la rejetait ou l’ignorait.

Eleanor : En somme, ce sont des histoires de couple universelles et surtout très contemporaines…

Sofia Coppola : Exactement. J’ai Ă©tĂ© confortĂ©e dans ma vision quand Kirsten Dunst a lu le script. Elle m’a tout de suite racontĂ© qu’elle s’Ă©tait identifiĂ©e Ă  certains aspects de la vie de Marie-Antoinette. Elle s’est vraiment reconnue dans le personnage. Elle a forcĂ©ment dĂ» avoir des expĂ©riences assez proches du fait d’avoir dĂ©marrĂ© très jeune au cinĂ©ma.

Eleanor : Qu’est-ce qui t’a conduit Ă  choisir cette musique pour le film ?

Sofia Coppola : C’est un mĂ©lange de musique classique de l’Ă©poque et de choses plus contemporaines. C’est un vrai melting-pot. J’ai travaillĂ© avec Brian Reitzell, comme sur LOST IN TRANSLATION. On a rassemblĂ© des musiques puis après on tentait de faire ressortir une atmosphère, une ambiance. Je voulais que certains Ă©lĂ©ments viennent de cette pĂ©riode nĂ©o-romantique que j’Ă©coutais, petite, comme les titres du groupe Bow Wow Wow. J’avais dĂ©jĂ  Ă  travers eux un regard par procuration sur le XVIIIème siècle. Après, ce n’est pas Ă©vident de dire pourquoi j’ai choisi cette chanson pour telle scène et pas une autre. Parfois, c’est un choix qui se fait naturellement. Par exemple, il y a une chanson de New Order, lors de l’anniversaire de Marie-Antoinette, qui est vraiment dans l’humeur du moment, joyeuse mais teintĂ©e de mĂ©lancolie. Le spectateur sait qu’ils ne font plus la fĂŞte pour très longtemps.

Marie Antoinette en DVDEleanor : Que peux-tu me dire sur les acteurs ?

Sofia Coppola : Alors que j’Ă©crivais le script, j’ai immĂ©diatement pensĂ© Ă  Kirsten Dunst pour le rĂ´le. De tout ce que j’avais lu sur Marie-Antoinette, je me l’imaginais en blonde mignonne, adolescente pleine de vie mais pas prise au sĂ©rieux. Elle Ă©tait plutĂ´t intelligente, et les gens ont parfois mal interprĂ©tĂ© son esprit d’invention, comme quand elle jouait Ă  la bergère. Ce n’Ă©tait pas une vĂ©ritable intellectuelle non plus. J’ai trouvĂ© que Kirsten Dunst pouvait parfaitement incarner le personnage. Ses origines allemandes lui donnent une allure physique assez semblable. Elle a aussi la capacitĂ© de jouer une jeune fille charmante, amusante et joueuse tout en y ajoutant de la profondeur. J’ai continuĂ© Ă  Ă©crire en gardant l’image de Kirsten Dunst et c’Ă©tait assez intĂ©ressant de la voir ensuite devenir la Marie- Antoinette que je recherchais.

Eleanor : Qu’est-ce qui t’a poussĂ© Ă  choisir Jason Schwartzman ?

Sofia Coppola : J’ai pensĂ© que Louis XVI avait quelque chose de sympathique. Il a hĂ©ritĂ© du trĂ´ne après la mort de son frère. Le fait qu’il n’Ă©tait pas prĂ©destinĂ© au rĂ´le l’a rendu vulnĂ©rable. Il ne se sentait pas Ă  sa place. Il Ă©tait en plus myope, assez maladroit. J’ai donc principalement voulu montrer Ă  Jason le manque d’assurance de Louis. Le cĂ´tĂ© sensible de l’acteur pouvait m’aider Ă  rendre ce personnage touchant. Lui donner du coeur. Essayer d’expliquer ses actions parfois malhabiles. En plus, si l’on regarde les portraits d’Ă©poque, Jason ressemble Ă  un Bourbon. Antonia pense simplement, et je suis d’accord sur ce point, qu’il est plus bel homme que Louis…

Eleanor : Quelles sont les autres personnes que tu avais en tĂŞte ?

Sofia Coppola : J’ai pensĂ© aux acteurs principaux en grande partie pendant que j’Ă©crivais. Ensuite, le reste de la distribution s’est matĂ©rialisĂ© petit Ă  petit. Je voulais absolument Steve Coogan pour jouer le rĂ´le de l’Ambassadeur Mercy. Je le trouve drĂ´le et subtil. Je suis contente qu’il soit parvenu Ă  donner Ă  son personnage un caractère autoritaire et crispĂ©. Je voulais au dĂ©part que Judy Davis incarne Marie-ThĂ©rèse. Mais finalement je lui ai proposĂ© celui de la Comtesse de Noailles qu’elle a acceptĂ© Ă  mon grand bonheur.

Le reste de la distribution est assez excentrique. Rip Torn joue un Roi de France texan et Asia Argento est une Madame Du Barry très italienne. L’Ă©quipe est un melting pot Ă  l’image de l’Ă©poque. Très cosmopolite. J’espère avoir rĂ©ussi Ă  garder cette essence-lĂ . On montre aussi des extrĂŞmes, comme la transition de Marie-Antoinette de l’Autriche vers la France, la comparaison de deux modes de vie diffĂ©rents, son entrĂ©e dans un monde dĂ©cadent, opposĂ© Ă  son Ă©ducation.

Eleanor : Dans le processus de rĂ©alisation, quelle a Ă©tĂ© ta phase prĂ©fĂ©rĂ©e ? As-tu aimĂ© l’Ă©criture, le travail sur le plateau…

Marie Antoinette en DVDSofia Coppola : C’est compliquĂ© de trouver une partie plus intĂ©ressante que les autres. J’aime beaucoup la pĂ©riode du montage. On a tous les Ă©lĂ©ments en main, sans vraiment de contraintes temporelles. Ça ressemble Ă  un grand puzzle ou Ă  une crĂ©ation artistique. Le tournage est un moment excitant : le stress accumulĂ©, la pression, la prĂ©sence des acteurs… Mais j’ai beaucoup aimĂ© mettre bout Ă  bout les scènes tournĂ©es, avec l’envie de donner du liant, une colonne vertĂ©brale au film. Le collage est effectuĂ© Ă  deux dans la pièce, avec le temps de prĂ©parer ses idĂ©es. Si un Ă©lĂ©ment pose des difficultĂ©s, on a l’opportunitĂ©, contrairement au travail en plateau, d’aller se balader et de revenir Ă  tĂŞte reposĂ©e.

Eleanor : Qu’est-ce qui a rendu le tournage aussi Ă©prouvant ?

Sofia Coppola : Le tournage a Ă©tĂ© très diffĂ©rent des prĂ©cĂ©dents. Le statut de grosse production a changĂ© certaines habitudes. Notamment le plan de travail, qui s’Ă©tendait sur une durĂ©e beaucoup plus grande, et l’Ă©quipe qui elle aussi dĂ©passait en taille tout ce que j’avais pu avoir auparavant. L’ensemble Ă©tait assez stressant. La majeure partie des dĂ©penses Ă©tait assignĂ©e aux costumes et aux lieux de tournage, il Ă©tait donc souhaitable de ne pas faire traĂ®ner les prises. Mais l’attente provoquĂ©e par l’habillage et le maquillage des acteurs faisait naĂ®tre parfois certaines frustrations. C’Ă©tait la contrepartie de la reconstitution. On tournait parfois le plus vite possible.

Marie Antoinette en DVDMais je suis aussi très contente d’avoir privilĂ©giĂ© la reconstitution minutieuse de l’environnement de l’Ă©poque. Le travail effectuĂ© a permis de recrĂ©er une atmosphère unique. RĂ©aliser un film historique Ă©tait, pour moi, un dĂ©fi qu’il fallait relever en dĂ©passant les clivages du genre. J’aurais pu conserver le cĂ´tĂ© prĂ©cieux et formel des personnages. J’ai prĂ©fĂ©rĂ© montrer que derrière les comportements de façade, les gens, au XVIIIème siècle avaient aussi des attitudes atemporelles. J’espère que l’on comprendra le point de vue assez rĂ©aliste du film.

Eleanor : En comparant avec les éléments contemporains, certaines situations semblent très familières.

Sofia Coppola : Oui, c’est bizarre. Plusieurs Ă©lĂ©ments correspondent effectivement. Le système d’opposition et de dĂ©calage entre une classe dirigeante et les couches pauvres de la population est un schĂ©ma qu’on peut encore rencontrer. Les premiers ne sont pas concernĂ©s par les problèmes rencontrĂ©s par les seconds. Dans le film, il y a une vraie sensation d’inconscience voire d’ignorance des personnes confisquant le pouvoir. C’est ce qui semble alimenter le fossĂ© entre les privilĂ©giĂ©s et les plus pauvres.

Marie Antoinette en DVDEleanor : Il me semble qu’une de tes plus grandes qualitĂ©s est de conserver la vision des choses que tu as dĂ©veloppĂ©e initialement, sans cĂ©der aux influences des personnes extĂ©rieures.

Sofia Coppola : Il est très important de respecter scrupuleusement le projet d’origine, la vision fixĂ©e au dĂ©part. Je sais qu’il est nĂ©cessaire ensuite d’ĂŞtre flexible pour surmonter les difficultĂ©s qui apparaissent successivement. Que ce soit l’indisponibilitĂ© d’un lieu, d’un acteur, ou un changement de plan de travail de dernière minute. On rencontre aussi des divergences au sein de l’Ă©quipe. Des idĂ©es incompatibles avec celle que vous vous faites du film. Je me rappelle, certaines personnes de sexe masculin m’avaient demandĂ© : «Bon, et maintenant quel est le point de vue de Louis XVI ?» et je n’arrĂŞtais pas de leur rĂ©pondre « Ce film ne rĂ©unit pas l’ensemble des avis des personnages mentionnĂ©s, c’est son point de vue Ă  elle qui m’intĂ©resse». Je suis Ă  l’Ă©coute de toutes propositions ou conseils, les discussions sont toujours enrichissantes. Mais je travaillais avec tellement de gens sur le tournage. Je ne pouvais pas rĂ©pondre Ă  toutes les questions, discuter de chaque opinion. Marie-Antoinette est un personnage fĂ©minin, avec ses robes en soie et ses gâteaux. Je voulais absolument que le cadre soit fĂ©minin puisque son point de vue l’Ă©tait. Pour ĂŞtre le plus proche possible de sa vision du monde qui l’entourait.

Marie Antoinette en DVDEleanor : Les scènes politiques ont-elles été difficiles à tourner ?

Sofia Coppola : En effet, visualiser les rĂ©unions de Louis XVI et ses conseillers sans vĂ©ritables repères a Ă©tĂ© la partie la plus dure du tournage. J’avais mĂŞme du mal Ă  imaginer comment diriger les acteurs. On a donc appelĂ© ces scènes les « Star Wars scenes » parce qu’elles ressemblaient un peu aux discours de l’Alliance Rebelle. Je disais Ă  Jason Schwartzman ; « Louis XVI dĂ©cide de ne pas partir alors que la RĂ©volution approche » et il me rĂ©pondait que c’Ă©tait vraiment compliquĂ© d’imaginer les sentiments de son personnage, ce qui l’avait poussĂ© Ă  prendre cette dĂ©cision. J’ai tenu Ă  ce que le contexte politique soit prĂ©sent, notamment quand la situation atteint son paroxysme. Je voulais montrer, malgrĂ© l’inconscience de Marie-Antoinette, que les choses allaient changer de manière brutale. Ces explications historiques, mĂŞme furtives, ont Ă©tĂ© les passages les plus durs Ă  Ă©crire et Ă  tourner parce qu’ils Ă©taient d’un tout autre style que le rĂ©cit qui les prĂ©cède. C’est peut-ĂŞtre le cĂ´tĂ© plus masculin des affaires d’Etat. On a donc exposĂ© ce contexte de manière concise et assez brève.

Le reste du tournage a Ă©tĂ© très excitant. La possibilitĂ© d’accĂ©der Ă  certains lieux comme le Château de Versailles, qui avaient Ă©tĂ© le théâtre des Ă©vĂ©nements, a Ă©tĂ© un atout important. La libertĂ© de mouvement qu’on nous a accordĂ©e a amĂ©liorĂ© la qualitĂ© de la reconstitution. On a par exemple pu filmer le mariage de Marie-Antoinette dans la chapelle royale oĂą avait vĂ©ritablement eu lieu la cĂ©rĂ©monie. Une des scènes finales montre la jeune reine, sur un balcon, surplombant la foule. Le fait d’utiliser le cadre exact, d’avoir une prĂ©cision si proche de la rĂ©alitĂ©, donnait Ă  la scène un petit cĂ´tĂ© inquiĂ©tant et solennel. C’est une expĂ©rience assez marquante : traverser sa chambre Ă  coucher Ă  Versailles, marcher dans la Galerie des Glaces, etc…

Eleanor : Tu sais que les gens avec qui tu travailles risquent de rĂ©pĂ©ter que tu es une rĂ©alisatrice un peu marginale dans le mĂ©tier. Pour eux, tu donnes l’impression de ne pas diriger avec tyrannie ton Ă©quipe et ton comportement assez calme en surprend plus d’un…

Marie Antoinette en DVDSofia Coppola : Je ne change pas vraiment de personnalitĂ© sur un tournage. Je ne vais pas me transformer en dictateur pour le plaisir, ni imposer Ă  mes acteurs d’ĂŞtre corvĂ©ables Ă  merci. J’ai choisi les personnes avec lesquelles je voulais travailler. Je pense qu’il suffit ensuite d’exposer sa vision des choses, de leur expliquer que leur rĂ´le est d’aider Ă  l’Ă©laboration du film. Cette mĂ©thode plus douce et moins totalitaire est quand mĂŞme assez efficace. Ce n’est pas dans mes habitudes de tout planifier Ă  l’avance. Je ne fais aucun storyboard et je ne prĂ©vois rien avant d’ĂŞtre arrivĂ©e sur le plateau. J’ai toujours une idĂ©e de la scène quand je l’Ă©cris, mais j’attends aussi la prĂ©sence des acteurs, le cadre, les rĂ©pĂ©titions pour m’en faire une vision plus claire et dĂ©finie. Il faut rester flexible sur le plateau et souvent se fier Ă  son intuition. Sinon, je ne hurle que très rarement et en dernier recours.

Eleanor : Peux-tu me parler du travail autour de la nourriture, des arrangements floraux, des détails de la reconstitution ?

Sofia Coppola : Un des bĂ©nĂ©fices de tourner en France a Ă©tĂ© de pouvoir trouver un chef spĂ©cialisĂ© dans la prĂ©paration de la cuisine du XVIIIème siècle. Ce qui aurait Ă©tĂ© impossible Ă  Los Angeles. Je pense que ça rend le film plus crĂ©dible. Grâce Ă  ces personnes, tous les aspects traditionnels requis ont pu ĂŞtre reconstituĂ©s. Les repas de l’Ă©poque Ă©taient très riches et Ă©laborĂ©s. C’Ă©tait amusant d’arriver sur le plateau et d’avoir une Ă©quipe entière rĂ©servĂ©e aux gâteaux. Par exemple, la maison LadurĂ©e, qui a fourni chaque jour des macarons et des pâtisseries. On Ă©tait tout le temps entourĂ©s de petits gâteaux. L’atmosphère du film, les teintes en sont aussi largement influencĂ©es. J’aime beaucoup les fleuristes qui ont crĂ©Ă© de splendides arrangements. Marcher dans les châteaux, les jardins, au milieu des gens qui faisaient des gâteaux et des bouquets, c’Ă©tait comme se retrouver dans le monde de Marie-Antoinette. Je crois que c’Ă©tait le plateau le plus «jeune fille» que j’ai jamais vu.

Eleanor : Comment penses-tu que les Français réagiront ?

Sofia Coppola : Je n’en ai pas la moindre idĂ©e. J’attends avec impatience de savoir comment ils vont recevoir le film. Je me souviens que certaines personnes m’avaient dit : « Mais comment peux-tu traiter l’Histoire de France en anglais, avec des acteurs amĂ©ricains ? ». J’ai fait du mieux que j’ai pu, en restant sincère et en respectant l’importance du sujet. J’espère que les gens comprendront. Je crois qu’ils gardent encore certaines images et opinions marquĂ©es de Marie-Antoinette et Louis XVI. Je suis curieuse de connaĂ®tre leur rĂ©action. A priori, heureusement, je ne serai pas chassĂ©e de la ville.

 

avatar A propos de l'auteur : fandecine (217 Posts)

Administrateur du site Ciné Blog. Passionné de S-F, fan d'Isaac Asimov et Philip K. Dick, j'ai créé en 2005 le site Fan de Cinéma. J'aime le cinéma de Kubrick, de Tim Burton, de terry Giliams et de Ridley Scott. Je suis en général plutôt bon public et je ne m'attache pas tant à la facture des films qu'a l'histoire qui m'est contée. En dehors de ma passion pour le cinéma, je dirige une petite Web Agency.


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